Comment ça s'est passé.
Voici quelques commentaires d’un long voyage qui m’a emmené Du Tamil Nadu au Maharastra et au West-Bengale en passant par l’Andhra Pradesh, le Karnataka, le Madhya Pradesh et le Bihâr. Chacun de ces états étant sinon aussi gros du moins aussi peuplé que la France. Environ 80 heures de train et pas tout à fait 6000 km… Cela est surtout un prétexte pour vous faire partager mes découvertes de certains visages de l’Inde. A l’origine de ce voyage, une invitation de l’I.A.T. F (Indian Association of Teachers of French) pour mettre au point le grand meeting du jubilée de l’association (50 ans) qui se tiendra à Mumbai (Bombay) en octobre de cette année. Originellement j’accompagnais le président, M. Xavier Raj, avant que ce dernier, malade à Mumbai, et désirant rentrer de suite à Chennai, m’envoie seul le représenter aux réunions de Kolkata (Calcutta) et de Chandan-Nagar (Chandernagor)… Départ le 15 janvier à 6h30 du matin de Central Station. Je trouve mon train, mon wagon et ma place. Je m’y installe. Xavier Raj me rejoint dix minutes plus tard. Le train se met en branle et avance. Il s’agit d’être bien installé et de bien s’entendre avec ses voisins car le voyage va durer 2 jours. On s’assied, on mange et on dort sur les même banquettes. Le voyage est folklorique : tous les corps de métier défilent dans l’allée en glapissant leur slogan ou le nom de leur marchandise. Bien entendu je parviens à distinguer les mots les plus courants : Chaï, chaï ! (thé, thé !) ou bien Tanni (eau) ou bien encore toutes sortes de snacks : bradamla (en fait bread omelette !), samosas (petits triangles fourrés de légumes épicés), puff (idem mais en friands) et autres fruits…on ne risque pas de mourir de faim ! Pendant ce temps le train roule. Le ballet des mendiants a succédé à celui des marchands. Aveugles chantants, sans-bras ou manchots qui agitent leurs moignons sous le nez, transsexuels agressifs qui proposent leur bénédiction contre quelques roupies, grands brûlés qui exhibent leurs croûtes, pauvres hères. Mumbai, Mumbai, terminus ! Le trajet s’est fait finalement et en lisant et discutant le temps finit par passer. C’est seul…et un peu à l’aveuglette que je pars faire un long périple à l’autre bout du pays. Après avoir changé mon billet de train pour la circonstance, j’embarque. Nous sommes dimanche, il est 6h00 du matin, j’embarque pour Calcutta, prêt à traverser dans sa largeur tout le sous-continent indien. Arrivée prévue le lundi en fin d’après-midi, après environ 2000 km de voyage. Le voyage ressemble en tous points au premier, à ceci près qu’il est cracra, une vraie épave roulante. L’interminable théorie des vendeurs, mendiants, éclopés, enfants et transsexuels en sari reprend. Kolkata se profile après trente heures. Les mains se tendent, les corps se pressent, l’odeur acre de la sueur humaine se mêle aux fragrances musquées des épices des offrandes et à la fumée de l’encens ; un shivaïte à la barbe clairsemée fend la foule, amassée entre les colonnes du temple pour effleurer les flammes consumant l’huile dont est empli le plateau doré porté par le serviteur du seigneur de la destruction. Le scintillement des pupilles humides d’émotion esquisse, avec la danse des flammes sur les visages et le jeu de réflexion des miroirs fixés aux plafonds pour permettre à tous d’admirer la cérémonie, le tableau mouvant d’un son et lumière enivrant, rythmé par un trio anachronique et décalé : un joueur de flûte en position du lotus, un maître de tablas en transe, et un moteur électrique asynchrone qui actionne un mécanisme entraînant un ensemble de cymbales, cloches et percussions. Autour de cette scène de partage du feu allumé à l’autel sur lequel trône un lingam emmailloté de soie, une procession d’hommes, de femmes et d’enfants promènent un veau de bois sur un brancard rehaussé, l’abritant respectueusement sous un parasol multicolore le long du chemin qui doit mener la monture de Shiva jusqu’à la porte du sanctuaire, où deux gardiens fracassent inlassablement sur la pierre du dallage les centaines de noix de coco offertes par les dévots. La célébration semble s’articuler autour d’un schéma rapiécé, la scène se déroulant sous nos yeux comme une tapisserie formidable tissée par un tailleur ivre : chacun semble mener son propre culte, dans son propre carré d’étoffe, l’admirateur du bovin sacré se moquant de la flamme adorée, dont les courtisans se soucient peu des offrandes sucrées. Plus étonnant encore, la clameur de chaque pièce se superpose à celle animant sa voisine, composant une formidable symphonie où le craquement de la noix de coco répond au cliquetis du moteur, et la résonance du tabla aux pas de la marche au parasol – partition aussi improbable que peut l’être la tapisserie mentionnée, toutes deux résultant manifestement du même coup de ciseau et raccommodage mené de manière erratique par notre invisible mais imbibé artisan supposé. Impossible de discerner sous cette effervescence colorée le calme qui il y a quelques heures encore semblait avoir une emprise inattaquable sur le lieu, lorsque nous partagions le repas des brahmanes, assis en tailleur sur la pierre, les mains pleines de graines, d’épices et de légumes, le regard profond de nos hôtes fixés sur les visages de mes parents, arrivés la veille, dans les yeux desquels on pouvait lire l’étonnement, l’incrédulité et l’émerveillement de l’arrivée en Inde et de la plongée brutale dans un monde un peu en dehors de lui-même.
Et au final.
La suite du rêve...